PENSER SOUS L INFLUENCE D AUTRUI

Publié le par Tropiquirinha

Penser sous l'influence d'autrui

Nous avons tendance à attribuer aux autres nos pensées, mais, simultanément, nous pouvons aussi nous laisser « contaminer » par celles des autres. La frontière entre soi et l'autre est ténue et se dissout parfois.

Frédérique De Vignemont

L'essentiel

- En nous mettant à la place d'autrui, nous pouvons comprendre ses états mentaux et imaginer ce que nous penserions à sa place.

- Mais nous devons prendre garde à ce qu'il n'y ait pas confusion entre nous-mêmes et autrui. Nos actes peuvent être influencés par l'autre.

- La contamination peut se produire dans les deux sens : influence de ses pensées sur celles d'autrui et influence des pensées d'autrui sur les siennes.

L'auteur

Frédérique de Vignemont est chercheur en philosophie au CNRS, Institut Jean Nicod, à Paris.

Du même auteur

Albert Einstein l'affirmait : « Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton. » Sommes-nous tous des moutons ? Dans de nombreuses circonstances, nous avons tendance à supposer que les autres partagent nos croyances et désirs, qu'ils pensent et aiment ce que nous-mêmes pensons et aimons. Cette tendance est connue en psychologie sociale sous le nom de biais égocentrique. Mais l'inverse est aussi vrai : nous nous laissons souvent contaminer – même inconsciemment – par les pensées d'autrui ; c'est le biais altercentrique.

Même les adultes, qui ont en général acquis des compétences sociales élaborées, peuvent se tromper et négliger les différences éventuelles qui peuvent exister entre leur propre perspective sur le monde et celle d'autres individus. Ne vous est-il jamais arrivé d'offrir à autrui ce que vous-même auriez aimé recevoir ? Ou de raconter une histoire en oubliant que votre auditoire ne connaissait pas les personnes impliquées ?

On a étudié expérimentalement le biais égocentrique, montrant qu'il s'agit d'une tendance marquée. Les experts sont particulièrement susceptibles de souffrir d'une version de ce biais nommée malédiction de la connaissance. Par exemple, si vous demandez à un expert financier ce que pense un non-expert des futurs résultats financiers d'une entreprise, il lui attribuera vraisemblablement des prévisions dignes d'un professionnel. De fait, il est facile d'oublier que les autres n'en savent pas autant que nous. Qu'importe l'âge que nous avons, nous oublions souvent qu'autrui est un autre, doté de ses connaissances et désirs propres, distincts des nôtres.

Pour les philosophes, le biais égocentrique soulève un certain nombre de questions quant à notre façon de comprendre autrui  : utilisons-nous les mêmes processus mentaux pour comprendre les pensées et désirs des autres que pour comprendre nos propres pensées et désirs ? Un débat, toujours vivace, existe entre la théorie dite de la théorie, qui répond par l'affirmative, et la théorie dite de la simulation, qui répond par la négative. Le biais égocentrique, toutefois, semble aller dans le sens de la théorie de la simulation, proposée par des philosophes américains tels qu'Alvin Goldman. Selon cette conception, j'ai un accès privilégié à mes propres pensées via l'introspection, accès que je n'ai pas pour les pensées d'autrui. Ainsi, cela me demanderait moins d'effort mental de savoir ce que je veux et pense que de déterminer ce que veut ou pense l'autre. Pour comprendre autrui, je devrais en effet me mettre à sa place, adoptant sa perspective sur le monde, et prétendant avoir les mêmes envies et les mêmes objectifs que lui. En bref, je devrais le simuler. Ce faisant, je découvrirais ce que moi-même je penserais si j'étais lui.

Toutefois, il m'est impossible de devenir complètement « lui ». Je ne maîtrise pas toutes les informations, lesquelles ne sont d'ailleurs pas forcément pertinentes. Par conséquent, la simulation est toujours partielle : elle repose sur une sélection de l'information, c'est-à-dire que je ne garde que les informations importantes dans le contexte. En outre, je suis supposée...

Publié dans PSYCHOLOGIE REFLEXIONS

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